R.E.E.L. – Genève 2014

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V.W. Une chambre à soi au Théâtre du Grütli, ou le féminisme avant l’heure

November 28, 2014 / by / 0 Comment

Dans le cadre de la Quinzaine de l’égalité, le Théâtre du Grütli proposait, les 21 et 22 novembre derniers, une adaptation d’Une chambre à soi, essai pamphlétaire de Virginia Woolf, datant de 1929.

À l’origine, ce texte est uniquement destiné aux femmes, puisqu’il se base sur des conférences données par Virginia Woolf dans deux collèges de l’Université de Cambridge, collèges alors réservés aux femmes. L’essai se présente sous la forme d’une fiction vraisemblable. Dès le départ, la fiction est acceptée, et même revendiquée. Dire qu’il s’agit d’une « fiction » est toutefois quelque peu réducteur, puisqu’il s’agit en réalité de plusieurs petites histoires mises bout à bout. Le prétexte à cet essai est simple : la narratrice – Virginia Woolf semble-t-il, même si elle se cache derrière un personnage – se questionne sur le lien entre les femmes et le roman : les femmes comme sujet de roman, les femmes comme auteures de roman, les femmes comme inspiratrices de roman, tous ces rapports complexes qu’elles peuvent avoir avec l’œuvre littéraire. On navigue alors dans l’histoire des femmes, en partant du présent des années 1920, pour revenir au XVIème siècle, avant d’avancer dans le temps, pour en revenir à ce présent, aujourd’hui passé.

Le texte étant trop long pour être présenté tel quel, la metteure en scène Marie-Paule Ramo et la comédienne Nathalie Prokhoris ont collaboré afin d’en choisir des extraits qui, mis ensemble, forment au final un tout cohérent. On obtient ainsi un aperçu de l’évolution, non seulement du rapport des femmes au roman, mais aussi de leur situation plus générale dans la vie de tous les jours. Partant d’un constat simple – pour qu’une femme puisse écrire, il lui faut deux choses : une chambre à soi qu’elle peut fermer à clé et disposer de 500 livres de rente lui permettant de vivre sans souci – Virginia Woolf constate que les femmes qui ont pu publier ont toujours été issues de milieux privilégiés. Au-delà de cela, ce qu’il faut surtout retenir du contenu de ce texte est le manque d’égalité entre hommes et femmes il n’y a encore pas si longtemps – et c’est évidemment toujours vrai, par certains aspects, aujourd’hui. On se rend compte que les femmes n’avaient pas le droit de s’asseoir dans l’herbe, ne pouvaient accéder à certaines bibliothèques, plus globalement, que leurs chances au départ n’étaient pas les mêmes que pour les hommes. Un exemple parmi d’autres est l’histoire de la sœur de William Shakespeare, que la narratrice invente et nous conte. Cette sœur aurait eu autant de talent, si ce n’est plus, que le dramaturge. Elle aurait écrit dans l’ombre, sans jamais montrer un seul de ses textes, aurait été engagée dans un théâtre grâce à sa ressemblance avec son frère, avant de finir par mourir dans l’anonymat le plus complet et d’être enterrée à un carrefour quelconque, là où les bus s’arrêtent. Une petite fiction dans la fiction qui résume à elle seule le propos général.

Le tout est narré par une Nathalie Prokhoris magistrale dans son rôle. Elle occupe, seule, tout l’espace de la scène, accompagnée uniquement d’une malle à tiroirs, métaphore de l’esprit créateur féminin. Sans aucun décor, elle nous fait pourtant imaginer tour à tour une Université pour femmes totalement inventée, le Londres des années 1920, une chambre d’hôtel… On entre véritablement dans l’intimité de cette femme, qui nous ouvre la porte de sa chambre à soi. La représentation se termine sur une leçon de morale assez forte, qui enjoint les femmes à ne pas craindre d’être jugées, à libérer leur esprit créateur, à s’imposer, à s’émanciper, à ne jamais dépendre de personne.

Partant du rapport entre femmes et roman, ce pamphlet de Virginia Woolf ouvre une dimension bien plus grande, celle d’un féminisme avant l’heure, avec ce texte précurseur dont les échos sont encore très actuels.

Si cette mise en scène est à nouveau proposée un jour, je ne peux que vous inciter à aller la voir, cela en vaut vraiment la peine. Un petit bijou d’écriture et de jeu. Bravo à vous, Marie-Paule Ramo et Nathalie Prokhoris.

Fabien Imhof

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