RUE DU THÉÂTRE – Avignon 2013

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Publié le 15 juillet 2013
Texte essentiel sur l’émancipation des femmes et sur la condition des femmes de lettres,  » Une chambre à soi  » est portée sur scène par Nathalie Prokhoris dans une interprétation qui rend justice à l’imagination fertile, à la vivacité d’esprit de l’auteure anglaise.À l’issue d’une série de conférences données à l’Université de Cambridge sur « les femmes et le roman », Virginia Woolf publie en 1929 son essai intitulé Une chambre à soi, où elle s’interroge sur ce qui a pu, au cours de l’Histoire, empêcher les femmes d’écrire. Se servant autant de son expérience personnelle que de sa vaste culture et de sa fertile imagination, elle mène une réflexion pertinente sur la création littéraire pour nourrir ce texte précurseur dans l’histoire de l’émancipation des femmes.La metteur en scène Marie-Paule Ramo propose sa nouvelle traduction, dans une adaptation pour le théâtre. D’emblée, la condition économique et sociale des femmes ressort comme le frein à toute possibilité d’écrire : discrimination à l’université et à l’accès aux bibliothèques, à l’éducation, restriction du champ d’activité à la sphère domestique, quasi-impossibilité d’autonomie financière… Constatant le postulat ancestral que les femmes sont inférieures, par nature, aux hommes, Virginia Woolf s’interroge sur cette nécessité qu’ont les hommes de protéger leur supériorité. L’hostilité est telle, à l’égard de la femme écrivain en particulier, qu’elle suggère de faire l’histoire de l’opposition des hommes à l’émancipation des femmes !De là, le constat que la majorité des livres, littéraires ou scientifiques, sur les femmes sont paradoxalement écrits par des hommes. Leurs héroïnes de papier, nées de leur imaginaire, non-conformes à la réalité. Elle dresse un panorama de l’histoire des femmes écrivaines, de l’époque élisabéthaine au début du XXème siècle. L’essai glisse vers la fiction lorsqu’elle imagine une sœur de Shakespeare afin de démontrer qu’une femme, de par les conditions de vie de l’époque, inégales entre hommes et femmes, n’aurait de fait jamais eu les conditions de possibilité d’écrire une œuvre telle que celle du dramaturge. S’élargissant au processus de création et à la littérature, elle aborde les problèmes de la fiction, du roman et de la poésie, ou de la naissance d’un chef-d’œuvre… La conclusion est sans appel : « Pour écrire un roman, une femme doit avoir de l’argent et une chambre à soi, un espace rien qu’à elle », invitant ainsi ses consœurs à acquérir « l’habitude de la liberté et le courage d’écrire ce que nous pensons ».

Dirigée par Marie-Paule Ramo, Nathalie Prokhoris prête sa voix au discours de Virginia Woolf pour la faire entendre sur scène. Veste et jupe écossaise, chignon, parapluie et cigarette fumée distraitement, le style anglais des années 1920 se dessine avec une sobre discrétion. Objet volumineux faisant office de pupitre, une malle-cabine, métaphore du voyage de l’esprit, contient des accessoires insolites. De la figure de Virginia Woolf transparaît sa curiosité, son regard perçant porté sur le monde, son imagination fertile, son humour, et son admirable vivacité d’esprit.

Nathalie Prokhoris entre en scène comme dans le cadre d’une conférence : l’adresse au public est vive, elle le happe. L’élocution rapide et l’air pénétré soulignent le foisonnement des idées et la pensée toute en circonlocution de Virginia Woolf qui font tout le charme de sa prose, spirituelle et facétieuse. On regrette que ce type d’adresse, créant une proximité forte et une connivence avec le public, ne soit maintenu davantage durant ce pamphlet parcouru sans guère de respiration, d’autant que le propos est dense.

Création 2013, le spectacle, dans sa tenue du texte, mûrira sans nul doute au cours des prestations. Il le sert déjà fort honorablement, et la conclusion rend sensible le cœur mis à l’ouvrage, tant elle fut habitée de ferveur.

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